Conférence faite le 14-03-23 lors du colloque organisé par l’ASC au Collège des Bernardins sur le thème L’École et la transmission face au défi du tout-numérique.
par Alain BENTOLILA°
Demain, comme tous les jours, chaque enseignant poussera la porte de sa classe pour y retrouver une vingtaine « d’enfants des autres » qui, pour certains, ne savent pas vraiment pourquoi ils sont là et qui, pour d’autres préfèreraient être ailleurs. Chacun laissera sur le seuil les doutes qui le taraudent, ses espoirs souvent déçus et chaque matin il renouvellera cependant le ‘serment de l’instituteur’ : « Vous ne sortirez pas de ma classe dans le même état intellectuel qui était le vôtre quand vous y êtes entrez. Vous aurez appris des choses que vous ne saviez pas, vous aurez compris des choses que vous ne faisiez que contempler, vous agirez avec plus de discernement et plus de respect ».
Demain, donc, « il y aura école » et c’est heureux ! Mais quelle école ? Nécessairement une école différente, menacée par les réseaux sociaux, bousculée par la puissance d’internet et pervertie par la violence. Plus que jamais, cette école, doit s’employer à faire de ses élèves des citoyens capables de résister aux manipulations et aux mensonges.
Pour relever ce défi, elle devra tirer le meilleur de deux mondes : le monde où le numérique impose sa fulgurance, face à celui où l’écriture porte plus précisément la pensée ; le monde où l’image décrète l’évidence, face à celui ou la lecture exige une construction patiente du sens ; le monde enfin où il suffit de « montrer », face à celui où l’on doit « démontrer » avec rigueur et exigence.
Seule l’alliance entre enseignants et parents permettra de construire cette « école de l’équilibre » ; chacun devra alors renoncer à certaines habitudes confortables, en finir avec certaines addictions et dépasser les petites lâchetés quotidiennes.
Laissez-moi, à présent, vous conter une histoire :
Un compartiment de TGV. En face de moi, une famille : père et mère accompagnés d’un adolescent d’une douzaine d’années environ. À mes côtés, une dame d’un certain âge avec un petit garçon de 4 ou 5 ans.
À peine assis, l’adolescent sort sa tablette et se plonge dans un jeu vidéo qui, si l’on se fie au vacarme qu’il produit, est tout sauf serein et pacifique. Cela semble ne pas inquiéter les parents. Le père sort son ordinateur et passe une bonne heure à répondre à ses mails, la mère est accrochée à son portable et regarde les messages laissés par ses « amis » sur sa page Facebook. Entre les membres de cette famille, pas un mot ne sera échangé durant nos deux heures de voyage. Pendant ce temps, la grand-mère parle à son petit-fils et commente le paysage qui défile. Non seulement elle lui parle, mais elle le regarde dans les yeux et, lui, lui rend son regard. « Tu vois, Bilal, c’est une éolienne », lui dit-elle. « É-o-li-enne, répète gravement l’enfant ; et à quoi ça sert ? » « Eh bien, lorsque le vent souffle, il fait tourner les 3 grandes pales et ce mouvement produit de l’électricité. » Et l’enfant répète le mot chaque fois qu’il en voit une. « Oui, ‘éolienne’ cela vient du nom du dieu du vent Éole, poursuit la grand-mère qui écrit les deux mots sur une feuille. Et là, regarde ! Ce sont des vaches dans ce pré. Et là, ce champ de fleurs jaunes, cela s’appelle du colza et on obtient de l’huile en écrasant ses graines… » Encore, et encore se prolongea cette transmission des mots et du savoir en éclatante opposition au silence et à l’enfermement de chacun des membres de la « famille connectée ».
L’omniprésence des écrans, l’addiction irrépressible aux photos et aux vidéos imposent la dictature de l’évidence ponctuelle à la réflexion et à l’imagination de nos enfants, engendrant la méfiance pour toute conceptualisation et la suspicion envers la profondeur historique.
Aujourd’hui des milliers d’yeux regardent par le même trou de serrure et contemplent, avec la même délectation ou la même détestation une réalité iconique qu’ils n’ont ni les moyens intellectuels ni même l’idée de questionner.
L’image instantanée, prise « sur le vif » est immédiatement livrée pour être portée au plus haut des like par un buzz anonyme et complaisant. Elle sert souvent aujourd’hui les desseins de dangereux manipulateurs. Ceux-ci utilisent la confiance spontanée dont bénéficie la photo, ou la vidéo (« vu donc vrai ! ») pour passer sans vergogne de la ponctualité à la généralisation, du constat à la vérité définitive, du conjoncturel au partout et au toujours, de l’accident à l’essence, du hasard au déterminé.
Cette forme de manipulation des esprits, parmi les plus vénéneuses, est souvent utilisée par des élèves harceleurs qui parviennent à voler l’image de certains de leurs « camarades » dans des situations qui les cloueront définitivement au « pilori numérique ». Elle a d’ailleurs de tous temps constitué un outil efficace utilisé par la propagande populiste : une vidéo montrant un nombre important de personnes noires à Barbès suffit pour annoncer le « grand remplacement » ; la photographie d’un homme coiffé d’une kippa sortant d’une banque atteste sans le moindre doute de l’outrageuse richesse des juifs…
Dans cet univers dominé par l’instantanéité de l’image, l’Histoire qui doit nous rassembler n’éclaire plus la réflexion des élèves pour qui la superficialité de l’évidence l’a emporté sur la profondeur de l’analyse : pour beaucoup, ils ont fait du passé table rase et du futur une croyance. Ils se méfient « des récits fondateurs » qui doivent nous relier ; ils n’ont que faire des informations transmises, de plume en plume, de génération en génération. Seul importe l’instantané visible et montrable qui refuse tout ancrage temporel, toute mise en contexte, toute comparaison fertile. La continuité historique, construite patiemment à distance, de trace en trace, d’exhumation en exhumation, est ainsi devenue suspecte. Suspecte de mensonge et suspecte de manipulation, elle cède à tout coup devant la « preuve iconique » la plus dépravée. J’ai encore en mémoire cette phrase terrible d’un élève de sixième assénée à son professeur à la fin d’un cours sur la Shoah : « Tu n’y étais pas et moi non plus, alors tu crois ce que tu veux et moi aussi ! ».
L’image, lorsqu’elle prétend imposer sa brutalité ponctuelle à la pensée, lorsqu‘elle efface l’échange et le dialogue, lorsqu’elle menace de supplanter le récit de notre histoire, nous fait courir un risque majeur. Celui de la soumission au credo. Elle porte en elle le danger d’une pensée à courte vue, une pensée impressionnée, privée des liens chronologiques et logiques que seuls le récit et l’argumentation peuvent offrir.
Je ne vous invite pas à la nostalgie, tout comme je ne vous propose pas de jeter au feu vos téléphone et tablettes ! Je souhaite simplement que l’attention et l’exigence que vous porterez à vos enfants et à vos élèves, votre volonté de leur transmettre des choses belles et intéressantes, l’écoute que vous leur offrirez et le regard, enfin, dont vous les gratifierez affirmeront qu’ils comptent pour vous, qu’ils ne sont pas une charge à assumer mais un espoir de continuité : celui de les rendre capables de bâtir un monde meilleur que celui que vous leur aurez laisser !
Car à quoi bon se battre pour léguer à ceux qui arrivent une planète « vivable » si leurs esprits, privés de mémoire collective, de langage maîtrisé et du désir de comprendre, sont condamnés à errer dans le silence glacial d’un désert culturel et spirituel ? Soumis au premier mot d’ordre, éblouis par le premier chatoiement, trompés par le moindre mirage.
° A. B., linguiste, professeur des Universités émérite, auteur de nombreux essais