Infini de Dieu, finitude de l’homme et la question du mal. Jacques Arsac.

Dans ce texte écrit en 2010, quatre ans avant sa mort, Arsac déjà souffrant de sa maladie, se livre en réfléchissant sur la finitude de l’homme et son corollaire le mystère du mal. La négation de cette finitude – synonyme du peché originel – est symptomatique de notre société qui se croit toute-puissante, mais qui est engluée dans son hubris.

Notre esprit fini ne peut pas tout savoir, ses capacités sont limitées. Comme scientifique, je suis très sensible à l’idée d’infini. Que Dieu soit infini, cela me paraît évident. S’Il n’était pas infini, il pourrait y avoir un plus grand que Dieu. C’est le point de départ de l’argument de Saint Anselme (un dieu fini serait à ranger au rang des idoles). Nous sommes des créatures, venues un jour à l’existence, en tant qu’espèce d’abord, en tant qu’individu pour chacun d’entre nous. Nos capacités sont finies (même si elles ne sont peut-être pas bornées). Si nous acceptons cette idée de l’infini de Dieu et de la finitude de l’homme, alors il me semble que tout se met en place. […]
La finitude de l’homme tient à son statut de créature. Elle peut être perçue comme un mal, l’homme peut être écrasé par cette finitude.

Dès lors, la tentation est grande de la nier. Ce que nous ne savons pas n’existe pas. Il n’y a rien au-dessus de nous, nous sommes assez grands pour décider nous-mêmes de ce qui est bien et de ce qui est mal. Nous savons bien, nous, le bien et le mal. C’est la tentation originelle, celle qui vient de notre origine : « vous serez comme des dieux », dit le serpent à Eve, qui «  vit que cet arbre était désirable pour acquérir l’entendement » (Gn 3,6). Le résultat est que l’on rentre dans l’arbitraire, ou dans la morale du consensus, dont on voit l’élasticité aujourd’hui avec le mariage homosexuel ou l’euthanasie. Il apparaît ainsi que la défense faite à Adam et Eve de manger le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal n’est pas un caprice de Dieu qui se réserve un domaine de compétence, mais une loi pour notre bien, elle n’est pas tournée vers Dieu, mais vers nous. Dans cette perspective d’un écrasement par la finitude, notre salut vient de ce que Dieu n’a pas jugé indigne de lui de prendre la condition humaine (Cf. Ph. 2, 6), elle est digne de Dieu, elle ne doit pas nous écraser. Ce statut de créature n’est pas une marque de petitesse ou dépendance, il est digne de Dieu.
Je me demande comment le fini et l’infini ont pu coexister dans la personne de Jésus. Comme homme, il est fini, il ne peut connaître la totalité de l’infini. Mais il est Dieu, donc infini, connaissant tout de l’infini. On a quelques signes de cette question dans l’évangile. « Je ne fais rien de moi-même, mais je dis cela même que le Père m’a enseigné » (Jn 8,28) « Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point. Quant à ce jour ou à cette heure, personne n’en sait rien, pas même les anges dans le ciel, pas même le fils, il n’y a que le Père » (Mc 13,32). Jésus insiste : « je suis venu faire la volonté de mon Père » (Jn 4,34). Mais cela a peut-être une autre signification : au péché originel, les hommes ont voulu marquer qu’ils ne veulent dépendre de personne, ils ne veulent pas dépendre de la volonté du Père. Jésus au contraire fait cette volonté, il n’a pas jugé cela indigne de lui (Saint Paul aux Philippiens). Mais c’est aussi le signe que l’homme qu’il est n’a pas toutes les prérogatives de la divinité : « Père, si c’est possible, que ce calice s’éloigne de moi. Cependant, non ce que je veux, mais ce que tu veux » (Mt 26,39 et Mc 14,36).
Dans son dialogue avec son disciple Boson, Saint Anselme se demande pourquoi Dieu s’est fait homme… Parce que Dieu a assumé la condition humaine jusque dans la souffrance et la mort, il nous a sauvé de l’accablement d’un statut de créature limitée. L’esprit de pauvreté, c’est peut-être d’accepter d’être une créature qui reçoit l’existence de son créateur. Au demeurant, « à peine le fis-tu moindre qu’un Dieu » dit le psaume 8. Il y a beaucoup de place dans notre finitude!
Cette finitude nous empêche de connaître pleinement les idées de Dieu : « autant les cieux sont élevés au dessus de la terre, autant mes pensées sont élevées au dessus de vos pensées » (Is 55, 9). C’est ce qui nous paralyse devant le problème du mal. Comme Job, nous nous demandons pourquoi ces catastrophes naturelles qui tuent tant de gens, pourquoi la mort des enfants, pourquoi la souffrance et la maladie. Et Yavhé répond à Job en évoquant sa finitude: « Où étais-tu quand je fondai la terre? Parle, si ton savoir est éclairé […] Est-ce sur ton conseil que le faucon prend son vol ? » (Job 38,4 ; 39,26). Job reconnaît sa finitude: « J’étais celui qui brouille tes conseils par des propos dénués de sens, aussi ai-je parlé sans intelligence ». Dès lors, devant la souffrance ou la mort, nous devrions reconnaître que nous n’en connaissons pas le sens, mais accepter qu’il existe cependant, et faire confiance à Dieu qui nous aime.

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